Minus & Gadouille Minus & Gadouille

Aujourd’hui, fin des aventures de Muso le mulot & Lazar le renard

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Muso ouvrit les yeux tout doucement. Sa vision était brouillée. Il sentait qu’il était étendu sur un sol dur et glacial. Ce qu’il prit d’abord pour un haut plafond rayé était le dessus d’une cage. Il ne comprit que peu à peu qu’il était dans la cage. Il se redressa d’un bond en découvrant Lazar non loin de lui, lové en boule, la tête posée sur les pattes avant. Il recula vers le bord de la cage. Le renard ouvrit les yeux, le considéra sans bouger puis referma les paupières. Muso passa prudemment de l’autre côté des barreaux. Il se retrouva sur un sol en bois et constata qu’il se trouvait dans une espèce de vallée très encaissée. Les parois étaient en fait verticales. A une extrémité, il vit un morceau de toile de jute descendre du haut de la paroi jusqu’au fond de cette vallée. Sans réfléchir il se précipita pour l’escalader et sortir au plus vite de ce gouffre. Une fois en haut, il compris que ce gouffre était en fait une caisse sur roues. Elle était attachée à ce qu’il savait être une automobile : un énorme engin de fer bruyant et puant qui appartient au monde des humains. Autant dire que cela allait très mal. Pour l’heure, l’automobile était immobile et silencieuse. Elle était du type vraiment terrifiant : gigantesque, surélevée sur des roues immenses, avec des tubes chromés faisant rempart de toutes parts, et des lampes éblouissantes sur le dessus. Muso avait déjà vu ce type d’engins patrouiller dans la forêt. Ils étaient accompagnés d’hommes armés de fusils. Ils semaient mort et destruction partout où ils passaient.
Il fallait fuir au plus vite mais l’instinct retint Muso. Pire encore que l’engin sur roues, il sentit l’odeur de l’homme. Appuyé sur le capot, il n’avait pas remarqué un de ces spécimens. L’homme venait d’allumer une cigarette. L’odeur âcre de la fumée vint racler les narines du rongeur. Il se blottit paniqué dans un des replis de la toile de jute.
— Reprend tes esprits Muso, reprend tes esprits ! se murmurait le mulot dans sa cachette.
Sa respiration reprit peu à peu un rythme normal.
— La situation est simple, se dit-il, l’homme est à l’avant de l’automobile et moi à l’arrière. Il suffit que je descende de la caisse à l’opposé de l’engin humain. Marcher le long de la tranche de la caisse ne devrait pas me poser de problème, sauter tout bonnement dans la neige qui amortira ma chute d’une telle hauteur, puis courir jusqu’au village pour raconter toute cette aventure ! Allez en avant !
Muso sortit du repli de toile et s’élança sur le rebord. Ses pattes trouvaient habilement appui sur les arêtes de l’étroit chemin. Son cœur battait fort dans sa poitrine. Quand il fut à mi-parcours son regard rencontra celui du renard dans la cage au fond de la remorque. Toute vie semblait l’avoir abandonné. Pourtant il respirait bien et regardait le mulot sans aucune expression. On aurait simplement dit qu’aucune émotion n’existait plus, ni aucune envie de vivre.
— Le lot d’une bête sauvage emprisonnée en somme ! se dit Muso.
Il s’était arrêté dans sa course et contemplait son ennemi bien hors de sa portée désormais. Bizarrement, il n’avait aucune envie de s’en réjouir. Il ne pouvait plus bouger. Il sentait une horrible sensation lui enserrer le coeur. Un craquement se produisit dans les arbres alentour et sortit Muso de ses pensées dans un sursaut. Il avait fait demi-tour et regagnait sa cachette dans la toile de jute.
— Il aurait pu me manger, dit-il à voix basse, collé aux fibres de la toile. Oui ! Il en aurait eu tout le loisir quand j’étais inconscient. Et il ne l’a pas fait ! A quoi bon, s’il doit périr, a-t-il dû se dire ! Ou bien… Ou bien, il s’est dit que notre mésentente ne signifiait plus rien… Ou il aura tout simplement perdu l’appétit. Oui, en tout cas, il ne m’a pas mangé. Tout à fait ! Et désormais il est promis à … un sort certainement terrible… Que faire ?!
Muso sortit sa petite truffe de dessous la toile et scruta la forêt. Il ne reconnaissait rien. Ils devaient se trouver bien loin du village mulot. Il regagna le fond de sa cachette.
— Réfléchis bon sang ! Réfléchis, s’enjoignit-il en se pressant les papattes sur les tempes.
Il n’eut pas à se creuser les méninges longtemps car soudain l’ensemble de la toile de jute se souleva. Muso était tellement absorber par ses crises de conscience qu’il n’avait pas entendu l’homme s’approcher. Le mulot se cramponna de toutes ses forces à la toile. L’humain la fit claquer devant lui et la laissa redescendre pour couvrir la cage.
Muso se retrouva suspendu au dessus du renard les pieds dans le vide. Il entendit l’homme s’éloigner à nouveau. Il s’agrippa à un des barreau de la cage et se hissa sur le dessus. Sous lui, le renard ne bougeait pas. C’était maintenant ou jamais, se dit Muso.
— Hé Lazar ! Remue toi mon vieux !
Le renard ouvrit les yeux et considéra le mulot.
— Sauve-toi tant que tu peux, dit-il, je n’essayerais pas de te t’attraper.
— Oh mais je peux très bien t’échapper, répondit le mulot en se redressant indigné.
— Oui, il est vrai que tu ne risques plus grand chose de ma part désormais.
Ses yeux firent le tour de la cage. Alors qu’il allait reposer à nouveau son museau sur ses pattes, un vrombissement se fit entendre. C’était l’automobile humaine qui venait de se réveiller. La remorque se mit à cahoter. Le renard et le mulot se tassèrent sur eux-mêmes pour tenir en place. La résignation fit place à la peur sur le visage de Lazar.
— Faut te sortir de là, cria Muso.
— La porte est ici, rétorqua Lazar, mais jamais tu ne pourras l’ouvrir.
— C’est ce qu’on va voir, dit le mulot en crapahutant sur les barreaux au dessus de lui. En le regardant Lazar ne pu s’empêcher de penser qu’il était dodu et alléchant à souhait. Muso se laissa glisser le long de la toile jusqu’au système de verrou coulissant. Ses petites griffes plantées dans la toile, il poussa de toutes ses forces le loquet vers le haut pour le faire tourner hors de la position verrouillée. Lazar l’observait incrédule mais son expression prit un tout autre air lorsque le système fut déverrouillé. Il s’approcha de la porte avec une lueur d’espoir dans le regard. Muso entreprit de faire coulisser le verrou qui fermait encore la porte. Il se cambra en prenant appui sur un barreau et tenta de le tirer à lui. Le métal était grippé. Il s’y essaya à plusieurs reprises mais ses forces semblaient bien dérisoires pour une telle manœuvre. De l’autre côté, Lazar trépignait. Au bout d’un moment, Muso lâcha le loquet et se tourna tout penaud vers le canidé.
— Je suis désolé, dit-il.
— Non Non ! Ne me laisse pas !, cria Lazar qui avait commencé à y croire, on va y arriver. Je vais t’aider !
— Mais comment ! J’ai tout essayé.
— Tu n’es pas assez fort mais moi je peux peut-être y arriver.
— Cela me semble assez difficile, étant donné que tu es de l’autre côté de la porte.
— Toi, tu tiens le verrou et moi je te tiens.
— Et comment ça, tu me tiens ?
— Tu entres dans ma gueule et je te serre à la taille.
Muso ricana : — Oui bah, si tu crois que je la connais pas l’histoire du scorpion et de la tortue, tu te goures !
— Non, non Muso, reviens, je te promets ! Et puis j’aurais pu te manger bien avant ! Réfléchis !
Muso faisait la moue à quelques pas de la cage. Un sursaut de la remorque lui rappela que chaque seconde qui passait les éloignait encore un peu plus de chez eux.
— Bon d’accord, dit il en regrettant presque aussitôt. Il se rapprocha doucement du renard. Entre deux barreaux, il se laissa saisir par Lazar. Sa gueule était moelleuse et chaude quoiqu’un peu humide pensa-t-il en frissonnant.
— N’ai pô peur, dit le renard la bouche pleine.
Il serra les babines sur le torse du rongeur. Celui-ci déglutit difficilement en se demandant comment il en était arrivé là. Plus vite il essaierait, plus vite il sortirait de cette position inconfortable. A moins que le renard ne le dévore s’il devait échouer, pensa-t-il.
Lazar passa son fin museau entre les barreaux et l’orienta au maximum vers le verrou. Muso se contorsionna pour atteindre le loquet. Il l’agrippa frénétiquement. Lazar recula alors doucement dans la cage. Le corps du rongeur était souple et se plia à l’étrange gymnastique. Ses pattes par contre le brûlaient tant sa prise sur le métal glacé était ferme. Un bruit sec se fit entendre lorsque le verrou glissa. Le renard ouvrit la gueule et le laissa tomber. Il se précipita hors de la cage sans perdre une seconde. Muso se releva en se frottant la nuque. Le renard se retourna vers lui. Ses yeux jaunes dorés le firent frémir. Le mulot recula contre les barreaux lorsqu’il avança. Il eut à peine le temps de crier qu’il l’avait attrapé.


Le bruit d’un galop feutré monta aux oreilles de Muso. Les yeux fermés, il s’était recroquevillé de tout son être pensant sa dernière heure venue. Maintenant qu’aucune douleur ne venait, il relâcha un peu ses muscles et pris la peine d’ouvrir les yeux. Il sentit le vent balayer ses moustaches. Il était en première ligne d’une course fort grisante et comprit qu’il était à nouveau dans la gueule de Lazar. Celui-ci avait du bondir hors de la remorque et fuyait désormais loin de l’automobile et du monde humain. C’était aussi bien que de chevaucher Bubulle. A ras de terre, il voyait défiler les troncs et les branchages à toute vitesse. Le voyage se fit sans une parole. Bientôt Muso commença à reconnaître les abords du village mulot. Il comprit que Lazar humait l’air à la recherche du fumet de ses congénères.
— Tu peux me laisser ici, s’empressa-t-il de dire, je finirais à pied.
Lazar le déposa au sol : — Mais nous y sommes déjà.
Muso ne savait comment se comporter. Il tendit la patte même s’il aurait préféré se mettre à courir à l’opposé du renard.
— Alors sans rancune ? hasarda-t-il.
— Sans rancune, répondit le renard, et j’aimerais te remercier.
Lazar se détourna et s’approcha de la percée qu’il avait fait pour le capturer. Il fourra son museau dans la neige à côté et doucement repoussa un peu du manteau blanc sur le trou.
Relevant la tête il ajouta, ses beaux yeux dorés brillants de malice : - Et j’essayerai d’oublier l’endroit de ton village… Dans un éclair roux, il disparut derrière un fourré.
— Voilà un ennemi de qualité, songea Muso en entrant dans un petit terrier qui menait au village.


Epilogue :
Les conversations allaient bon train dans la halle du village. Tous les mulots s’y étaient réunis après l’effondrement de la place du village et la disparition de Muso. La tristesse d’avoir perdu un ami avait fait taire la colère générale. Après des débats houleux, on avait dû reconnaître que le mulot avait cher payé son obstination téméraire. Les mulots se réconfortaient en dégustant ce qui avait pu être sauvé du banquet de la fête : croquettes mulottes, sirop de prune chaud et alcool de pignons de pin. Certains mulots un peu éméchés commençaient même à faire de petits discours à la mémoire de Muso.
Stouk était entrain de verser à Quenotte une nouvelle rasade de sirop de prune lorsque la porte s’ouvrit. Tous les mulots se retournèrent. Muso se tenait dans l’embrasure, les pattes sur les hanches avec son habituel air triomphal. Dans un silence plein d’émotion, celui-ci s’écria :
— Vous n’imaginerez jamais ce qui m’est arrivé !

Fin

Pique aux pies ou pique aux rats,
taratataa, ne se laisseront pas faire comme ça !