Minus & Gadouille Minus & Gadouille

Avant dernier chapitre de notre petit conte de décembre

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La nuit commençait à tomber sur la forêt. Sous la neige, les tunnels et cavernes du village mulot devenaient vite sombres. Un mulot débonnaire circulait dans les galeries. Il était armé d’une longue canne au bout de laquelle brûlait une petite lampe. Il s’agissait de Stouk. En tirant la langue sous l’effet de son application, il allumait une à une les lampes qui jalonnaient les couloirs. Il avait croisé pas mal de mulots sur sa tournée. Ils convergeaient tous vers le village. Cela n’avait rien d’étonnant puisque dans quelques heures commencerait la fête des "mulots de glace" qui marque le passage de l’Automne à L’Hiver. On sentait l’excitation monter. Même Stouk qui pourtant parcourrait une des galeries les plus éloignées pouvait sentir les phéromones de ce sentiment. Il trépignait d’impatience et espérait vite finir sa tâche pour gagner, comme les autres, la place du village. Il était du côté de l’érable noir, dernier arbre à l’ouest à faire partie du réseau de galeries mulotes. Heureux d’en avoir fini, il alluma la dernière lampe de sa tournée et rebroussa aussitôt chemin à grandes enjambées. Au couloir d’après, il fut assez surpris de voir une mulotte venir dans sa direction. Il s’agissait de Quenotte. Il la connaissait bien puisqu’il s’agissait de la nièce, de la nounou, de sa tante. D’ailleurs s’il y réfléchissait, c’était aussi une cousine au second degré du côté de son paternel. Enfin, il la connaissait, quoi !
— Bonsoir Stouk ! dit elle en ralentissant le pas à son approche, j’ai de la chance que tu aies fini ta tournée. Comme ça, je n’aurais pas à marcher dans le noir.
— Bonsoir Quenotte, dit-il dans un grand sourire, Stouk aimait bien Quenotte. Tu ne vas pas au village ?
— Oh que si ! J’ai hâte de faire la fête, dit-elle en gigotant, Mais je fais un petit détour pour voir si Muso est encore chez lui.
— J’ai entendu dire qu’il participait au concours. Encore…
— Oui, tu le connais. Difficile de résister.
— On dit aussi qu’il a prévu de faire quelque chose d’exceptionnelle cette année ?
— Je sais qu’il avait un projet, très joli. Mais pour des raisons de sécurité, il a du l’abandonner.
— Ah oui ?, dit-il avec un sourire dubitatif.
— Bon je te laisse si je dois passer chez lui avant d’aller à la fête.
— D’accord, on s’y verra tout à l’heure.
— D’accord, à toute !
Quenotte reprit sa marche sautillante. Puis après quelques mètres, son pas commença à ralentir à la mesure que sa réflexion l’accaparait. Lorsqu’un doute affreux finit par la saisir, elle était totalement immobile, seule au milieu de la galerie isolée. Stouk avait eu l’air de douter que Muso puisse renoncer à son projet. Et il n’avait pas tord. Ils avaient discuté tous les deux et conclut que l’attaque de Lazar montrait bien à quel point percer un trou dans la voûte de neige était dangereux. Muso avait dit que de toute façon, il avait une autre idée. Mais avait-il été sincère ? Lui qui est tellement toujours sûr de lui-même. Quenotte commençait à en douter. Elle se mit à courir vers la maison de Muso qui n’était plus qu’à un tunnel. En vue des racines de l’érable noir, elle constata que toutes les fenêtres étaient éteintes. Elle finit tout de même sa course en butant autant qu’en frappant à la porte. Elle tambourina puis appela à la fenêtre du séjour mais ne reçu aucune réponse. L’inutilité de son détour était encore plus amère maintenant qu’elle craignait que son ami ait persévéré dans sa folie. Elle fit demi-tour et se mit à courir aussi vite qu’elle le pu.


Lorsque Quenotte arriva en ville, elle était exténuée. Elle s’était persuadée que Muso n’aurait pas à nouveau percé la neige pour édifier sa colonne. La présentation des sculptures se faisait ce soir, dans quelques minutes même, et il n’y aurait pas de soleil pour illuminer son travail donc nul besoin de réitérer cette bêtise. Malgré cela, elle avait continué à courir tout le long du chemin car une petite voix lui disait que Muso était et resterait insouciant. Elle dépassa la base d’un gros bloc de gré sous lequel se nichaient les premières maisons du village puis remonta un petit défilé dans le sol qui sentait bon l’humus. Quand elle tourna dans la rue principale après la grosse souche morte, elle vit immédiatement qu’au loin, sur la place du village se dressait une colonne. Stouk avait donc raison sur le premier point, Muso n’avait pas abandonner son idée. Est-ce qu’il avait percé la couche de neige, là était encore la question. Les mulots qu’elle dépassait, avançaient tous dans la direction de l’exposition des mulots de glace. A l’entrée de la place, la foule devenait très dense et Quenotte avait du mal à progresser. On en était déjà à la présentation des artistes et de leurs oeuvres. Un mulot d’âge vénérable, à la queue tordue et à la barbiche fort longue semblait engager dans une longue description riche en adjectifs et prépositions. Quenotte n’entendait pas très bien ce qu’il disait. Entre une épaule et une tête, elle aperçu la mime satisfaite de son ami au moment où elle saisit son nom dans le discours du vieux mulot. Elle continua de se frayer un chemin.


— Ignoble vermisseau prétentieux !
Lazar fulminait. La tête basse et le regard mauvais, il parcourrait la forêt sous la voûte étoilée. Les silhouettes des arbres étaient grises, le sol paraissait phosphorescent malgré la faible lueur des étoiles. Son poil avait mis du temps à sécher. Il se sentait fourbu, affaibli et blessé dans son amour propre. Ce mulot lui avait déclaré la guerre, c’était un fait. A la faveur du crépuscule, il essayait de localiser le trou qu’il avait fait quand il avait senti les deux mulots. La température était descendue et les odeurs simplifiées pour son nez de prédateur.


Quenotte était sur le point d’arrivée à l’intérieur du cercle formée par la foule. Le vieux mulot venait de donner la parole à Muso :
— Participant émérite du concours des mulots de glace, commença-t-il, j’ai voulu cette année vous enchanter encore et donner à la place du village le monument qu’il lui siérait le mieux pour tout l’hiver ! Je n’entrerai pas dans les prouesses techniques que j’ai utilisées pour réaliser ce tour de maître, le résultât est sous vos yeux. Par contre, je peux vous dire que vous n’avez pas encore tout vu !
Le cœur de Quenotte frémit. Elle en était sûre désormais, il avait percé la neige et prévu quelque chose de dangereux.
Dans un élan théâtrale, Muso se détourna et bondit sur la colonne.
— Non ! cria Quenotte.
L’exclamation de la foule à la vue de cette cascade couvrit sa voix. Muso grimpa habilement la sculpture de glace. Une fois en haut, il se glissa dans un trou sphérique creusé dans la neige. En bas comme en haut étaient ménagées deux ouvertures. En bas, on distinguait à peine les lueurs du village mulot. En haut, on devinait l’obscurité et la froideur de la forêt. Sur la place, Quenotte était sortie des rangs et criait que Muso était fou et qu’il avait percé la neige. L’assistance la considéra d’abord incrédule dans un brouhaha de commentaires. Le vénérable mulot fut le premier à réagir et à faire taire les ricanements. Et soudain un frisson parcourra la foule. Le vieux mulot s’approcha vivement de la colonne et tenta de voir où était Muso.
En haut, celui-ci s’affairait devant une espèce de gros paquet dont sortait une large ficelle tressée. Il se félicitait de ses connaissances en pyrotechnie qui avaient permis la fabrication de ce gros feux de Bengale. D’après ses calculs, il devrait être d’un beau rouge cuivré. La fumée s’évacuerait tout simplement par le trou tandis qu’en bas la colonne brillerait de milles feux magiques.
Il gratta l’allumette et dans un rire, il alluma la mèche. Le trou s’emplit d’un vive lumière orange. Aveuglé, Muso se plaqua contre la paroi tant la chaleur dégagée était importante. Les deux trous fondaient et s’élargissaient à vue d’oeil. Muso sentait ses moustaches roussir. Il se dit qu’il avait peut-être fait une bêtise. La chaleur monta encore d’un cran puis sembla enfin diminuer ainsi que la luminosité. Au bout d’un moment, le feux de Bengale vomit ses dernières flammèches puis s’éteint. Muso soupira.
En bas sur la place du village, tout le monde avait retenu son souffle. Le spectacle avait été fascinant et terrifiant à la fois. Muso se précipita au bord du trou pour recevoir les acclamations. Il trouva milles paires d’yeux tournées vers lui mais pas un bruit, pas une acclamation, pas un applaudissement. La peur était palpable.
Soudain la croûte de neige trembla. Au dessus de leurs têtes, les mulots virent la voûte se fissurer depuis la colonne. Alors dans la panique la plus totale, chacun prit ses jambes à son cou. Muso s’accrochait comme il pouvait. Au moment où il leva les yeux, il vit s’abattre sur lui une gueule de glace qui l’entoura puis tout devint noir. Essayant de résister à la bousculade, Quenotte cherchait son ami du regard. Elle vit un morceau de la voûte de neige disparaître. Derrière régnait l’obscurité de la forêt, mais elle aperçu la gueule de Lazar emporter une bouchée de neige.
Le renard tenait sa gueule bien fermée et y sentait le petit corps chaud de son ennemi. Il fit deux bonds et sentit tout à coup une vie douleur sur la croupe. Sa dernière pensée fut qu’il n’aurait pas cru qu’un si petit oiseau puisse mordre si fort. Il fallait qu’il dorme.
Sur le sol enneigé de la forêt, le chasseur roux s’étendit sur le côté, desserrant sa mâchoire. Il avait une seringue hypodermique plantée dans la fesse. Dans sa bouche entre ouverte, un mulot reposait inconscient. Des pas lourds se firent entendre. Un homme s’approcha, ramassa le renard qu’il fourra dans un sac puis s’éloigna dans la nuit.

Picoti picota, trois petit tours
et puis s’en va…