Minus & Gadouille Minus & Gadouille

Aujourd’hui, la deuxième partie de notre conte hivernale.

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La fête des "mulots de glace" approchait. Elle avait lieu au solstice d’hiver dans le village mulot. A cette occasion, chacun pouvait exposer au centre du village, une sculpture de glace. Le créateur de la plus belle, selon le jury des anciens, était récompensé d’une pépite mulote géante et était le roi de la fête le soir venu. Cette tâche consistait à revêtir un chapeau ridicule en forme de flocon de neige, à serrer les pattes des notables, à se servir en premier du punch géant au cynorhodon et enfin à ouvrir le bal. Muso avait toujours adoré ces petits honneurs. Il avait en effet gagné plusieurs fois ce concours et il trouvait que le terme roi lui sciait assez bien. L’année précédente cependant il avait dû se contenter de la seconde place ; Quenotte en avait entendu parlé pendant des semaines. Cette année, se disait-il, avec son idée de colonne sculptée, il était bien décidé à reprendre la place qui lui revenait.
Mais pour l’heure, Muso avait d’autres préoccupations. Attablé chez lui sous l’érable noir, il ruminait la mésaventure de la veille avec Lazar le renard. Il construirait une nouvelle colonne de glace pour la fête des mulots, là n’était pas la question. C’était son amour propre qui avait été blessé. Ce renard l’avait pris en défaut. Et il avait détruit une bonne partie des abords de sa maison. Il fallait qu’il trouve un moyen de lui donner une bonne leçon.

Il se leva, pris son écharpe et son béret et se mit en chemin. Il allait trouver Bubulle, l’écureuil. Ce dernier lui devait un service depuis qu’il avait retrouvé pour lui un de ses plus grands greniers à provisions. En effet, Bubulle comme tous les écureuils avait tendance à oublier l’emplacement de ses cachettes dans la forêt. A cette époque-ci, l’écureuil devait somnoler dans son trou de maison, dans un grand sapin bleu un peu plus haut dans la montagne. Cela faisait une petite trotte jusque-là, mais Muso avait une idée de vengeance qui lui paraissait excellente et Bubulle l’aiderait à la réaliser.
Il n’était pas aisé de circuler à travers la forêt en hiver. Autour du village mulot, les souterrains de glace étaient spacieux et construits d’année en année aux mêmes endroits selon un réseau bien organisé. Mais plus on s’en éloignait plus il fallait s’en remettre au hasard des tunnels creusés par d’autres rongeurs lors de leurs pérégrinations. Parfois il fallait mettre la main à la pâte et se frayer son propre chemin. Muso semblait avoir de la chance car il avançait bon train plus ou moins dans la bonne direction en empruntant les divers tunnels qui se présentaient à lui. Il n’eut pour ainsi dire pas à creuser ou uniquement pour percer des passages entre des tunnels se jouxtant. La pente devenait plus forte et lorsque l’inclinaison concorda avec celle des alentours de la maison de Bubulle, Muso tenta une sortie. Il n’était plus qu’à une jetée de pierre du grand sapin bleu. Le mulot était un peu téméraire et s’élança par petits bonds sur la neige sans réfléchir. Il détala en ricochet jusqu’à l’arbre et bondit sur son tronc. Sans arrêter sa course, il gravit l’écorce précipitamment. Ce n’est que lorsqu’il fut arrivé à l’ouverture du dortoir de Bubulle qu’il fit une pause pour souffler et admirer le paysage depuis cette hauteur. La forêt s’étendait dans une large vallée face à lui, là où se trouvait son village. Du bleuté des cimes de sapins, elle virait au vert profond des essences mélangées du fond de vallon. Muso huma avec délectation l’odeur capiteuse du résineux et s’engouffra dans le trou.

Il atterrit sur quelque chose de chaud et poilu.
— Bubulle, c’est moi Muso !
Le sol poilu s’inclina et Muso roula dans un coin de la pièce.
— C’est mon matelas !
— Bubulle, réveille-toi, c’est moi, ton ami, Muso.
Il entendit un grognement puis un peu de lumière pénétra dans la pièce. Bubulle venait de faire coulisser un petit volet d’écorce. Il se tenait adossé à un tas de provisions. Ses joues énormes trahissaient un stock de graines caché dans la bouche. Hébété, sa tête oscillait dans un effort pour se maintenir.
— Muso maiche qu’esche que tu faiche là, ch’est déjà le Printemps ?!
— Non ! Je suis venu te demander un service !
Bubulle soupira, se détourna et cracha les morceaux qu’il avait dans la bouche.
— Tu n’aurais pas pu choisir un autre moment ! Je rêvais que je dormais sur un matelas de pignons !
— Désolé mais il s’agit d’une question d’honneur et de Lazar le renard !
Pendant que Muso décrivait avec passion les événements de la veille, Bubulle entreprit de se gratter sur tout le corps. Puis il choisit une noix bien savoureuse et la grignota l’œil hagard en prenant soin d’acquiescer de temps en temps au récit du mulot.
— Voilà pourquoi j’ai échafaudé un plan habile pour lui rendre la monnaie de sa pièce. En plus, cela peut être très amusant à voir !
Bubulle était enfin réveillé et écouta le second monologue de Muso. Ce dernier se donnait tant de mal à mimer toutes les scènes et à agrémenter ses descriptions de bruitages que Bubulle finit par rire et penser que ce plan était "rigolo". Et puis maintenant qu’il était réveillé autant faire quelque chose de son temps.
La coopération était entendue et les deux compères se mirent en chemin. Le plus dur dans l’histoire serait de repérer Lazar dans la vallée. Le renard pouvait être n’importe où à cette heure de la journée. Ils allaient néanmoins essayer du côté de la petite cascade car il y traînait souvent.

Muso calé à l’encolure de Bubulle, s’accrochait fermement aux poils de l’écureuil. Celui-ci progressait à grande vitesse de cime en cime. C’était ça l’avantage d’être un écureuil songea Muso. Tant d’arbres différents, d’odeurs, l’ivresse de la hauteur et de la vitesse, la possibilité de voir la vallée d’un seul coup d’œil. Le nez au vent, il savoura cette expérience inhabituelle pour un mulot.
Ils arrivèrent en vue de la petite cascade et interrogèrent une buse qui guettait les environs depuis un mélèze. Elle répondit d’un ton peu aimable qu’elle avait vu le renard remonter le cours d’eau dans la matinée.
Bubulle fit de même de branche en branche et bientôt ils aperçurent les traces du canidé. Elles remontaient le cours d’eau sur une centaine de mètres puis bifurquaient vers l’Est. Bubulle prit soin d’évoluer dans la ramure de façon plus discrète à présent. Enfin, ils distinguèrent au loin une silhouette rousse qui glissait sur le sol enneigé. C’était bien Lazar. La truffe à quelques centimètres du sol, les oreilles oscillant de gauche à droite à l’écoute du moindre bruit, le chasseur était à l’affût. Bubulle retint sa respiration et s’approcha encore jusqu’à se positionner à la vertical du renard. Sur son dos, Muso trépignait. Il se frotta les mains en affichant un sourire espiègle.
— Bon, le mieux c’est qu’en manœuvrant comme on a dit, tu le rabattes en plus vers le cours d’eau, chuchota-t-il à l’oreille de Bubulle. J’ai remarqué que les sapins y étaient bien chargés de neige.

Muso se blottit dans les poils de son ami et s’y agrippa encore plus fermement. L’écureuil scruta autour de lui. Soudain, il sembla avoir trouver ce qu’il cherchait et bondit pour se rapprocher d’un épais sapin aux branches enneigées. Il gardait un œil sur Lazar. Lentement, le renard avançait aussi dans cette direction. Attendant qu’il avance encore, Bubulle étudiait scrupuleusement les alentours et semblait prendre note de l’emplacement des sapins. Puis quand le renard fut juste en dessous du sapin repéré, le rongeur s’élança vers une branche chargée de neige. Il y atterrit bien au milieu, en prenant soin d’y répercuter tout son élan. La branche plia et la neige se détacha pour se précipiter en un gros tas vers le sol, précisément là où se tenait le renard.
Au dernier moment, Lazar tenta de bondir en arrière pour éviter la neige, mais l’amas lui rabattit le museau sur le sol et lui englouti l’espace d’un instant tout l’avant du corps. Il se déroba à l’emprise glaciale et détala à l’opposé du potentiel danger. Au-dessus Bubulle s’envola à sa suite. Il progressait si rapidement dans les arbres qu’il devança bientôt le renard. Si bien qu’à une cinquantaine de mètres plus loin, il reproduit la même manœuvre sur un épicéa. La neige effleura le poitrail du renard et le fit sursauter à nouveau. Il se mit à galoper sans réfléchir. L’écureuil le poursuivit. Il choisit le prochain arbre de façon à le rabattre vers le cours d’eau. Muso jubilait. Cette fois-ci, le tas de neige s’aplatit sur sa croupe. Il commençait à paniquer et courait comme un fou. Dans les arbres, l’écureuil bondissait avec aisance. Muso voyait les branches défiler dans tous les sens. Le renard fuyait comme il pouvait ne comprenant pas ce qui se passait. Sa robe commençait à être détrempée. De bond en bond, Muso aperçut le cours d’eau se rapprocher. Gagné par une certaine exaltation, il cria à Bubulle : — Essaie de le précipiter dans l’eau !
Malgré sa course frénétique, Lazar avait entendu la voix du mulot. Il se retourna un bref instant pour voir une branche s’incliner sous le poids de l’écureuil monté du petit rongeur. Il comprit alors l’origine de sa "malchance" mais dû fuir tout autant pour éviter une nouvelle chute de neige. Il bondit sur un tronc d’arbre allongé au sommet d’une petite butte. Le rondin roula sous ses pattes et Lazar se rendit compte avec effroi que, dans sa panique, il n’avait pas vu que le ruisseau coulait juste derrière. L’ensemble, le tronc, la neige autour et le renard qui tenta en vain un ultime bond, le tout glissa dans l’eau glacée du cours d’eau. Dans les arbres au-dessus, sur les épaules de Bubulle, Muso se redressa de toute sa petite taille. Il s’esclaffait de voir sa proie nager jusqu’à la rive puis sortir grelottante de l’eau. L’écureuil était dubitatif. Il trouvait que ce petit jeu avait pris un tour un peu cruel.
— Bon ça suffit maintenant, dit-il en faisant demi-tour, je crois que tu l’as ta vengeance.
Il était soudain confus de s’être laissé manipulé par le mulot. Celui-ci contempla encore une fois son œuvre, puis satisfait, fit fasse au sens de la marche.
En bas, sur la rive, Lazar sortit de sa prostration pour regarder l’écureuil s’éloigner et sur lui, Muso et sa petite nuque croquante.

Muso fut de retour au village avant la nuit. Sur le chemin, il avait trouvé l’écureuil fort peu causant. Qu’à cela ne tienne, se disait-il en remontant la rue principale, c’était une affaire rondement menée et il avait bien ri. Il ne lui restait plus qu’à rejoindre la place du village pour commencer à construire sa colonne de glace. Il était largement dans les temps. Les délibérés du concours n’auraient lieu que demain soir. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir.

Réserve de noix,
repas de choix !