Minus & Gadouille Minus & Gadouille

Rendez-vous dans la chambre de Minus pour le début d’une histoire en quatre parties :

Un conte hivernal de Muso le Mulot et Lazar le renard

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Il était une fois, au mois de décembre, un coin de forêt au nord, recouvert d’un épais tapis de neige. Sous cette voûte blanche s’organisait la vie des innombrables terriers de souris, campagnols, rats, mulots et autres rongeurs. Parmi eux, il y avait Muso le mulot qui possédait un petit trou de maison au pied d’un érable noir, à quelques pas du village mulot.

Ce matin-là, il profitait avec son amie Quenotte que le soleil glisse sur la neige au-dessus de leurs têtes et donne une belle lumière diffuse, pour traînasser sur le seuil de sa porte.
Un petit banc était placé là et il n’était pas rare que les deux amis y discutent des heures durant :
— Tu fais rissoler tes pignons de pins dans du jus de prune pendant une dizaine de minutes puis tu les roules dans ta poudre de noix. C’est comme ça que ma maman m’a appris.
— Ah non moi je les trempe juste dans un sirop de prune, sans cuisson.
Muso secouait la tête : — A ma façon, c’est croustillant et bien imprégné.
— Peut-être mais c’est nettement plus riche.
— N’est-on pas censés faire des réserves pour survivre à l’hiver ?
Quenotte haussa les épaules en détournant la tête. Muso était un mulot décontracté et toujours assuré de ses opinions.
— Participes-tu au concours des "Mulots de glace" cette année ? reprit Quenotte pour abandonner le sujet de la recette des pépites mulotes.
Muso dodelina de la tête tant il était satisfait de lui-même :
— Oui, ma chère et j’ai même déjà tout prévu… Mon œuvre restera pour longtemps la plus belle sculpture de glace jamais réalisée pour l’événement !
— Rien que ça, dit Quenotte en souriant d’un air incrédule.
— Oui oui oui, et même que si tu me demandes, je suis prêt à partager le secret de ma création avec toi…
De toute façon, elle n’y échapperai pas pensa-t-elle, il avait sûrement dû l’inviter avec le projet de lui montrer son travail préparatoire :
— D’accord.
— Excellent, dit Muso en bondissant du banc, cela se passe de l’autre côté de l’érable !
Ils empruntèrent le couloir circulaire ménagé dans la neige et contournèrent l’arbre pendant que Muso entreprenait avec force exclamations et adjectifs la description de son travail. Son enthousiasme était si débordant que Quenotte avait du mal à saisir de quoi il s’agissait. Ils débouchèrent dans une large clairière au dôme de glace. En hiver pour les mulots, l’environnement quotidien ressemblait à de somptueux appartements blancs. Au centre de la salle, se dressait une colonne de glace aux contours complexes. La curiosité de Quenotte fut alors piquée au vif.
— Qu’est ce que c’est ?
— Ah ah, lança Muso, je vois que j’ai réussi à t’intéresser !


De fines pattes rousses prenaient appui avec précaution sur l’épais tapis de neige. Ce matin, le ciel était très bleu et la lumière du soleil atteignait par larges motifs le sol de la forêt. Lazar, un renard d’âge moyen et de bonne renommée quant à la chasse et à la débrouillardise, glissait sans un bruit entre les arbres endormis. De temps en temps, seul un petit gargouillis se faisait entendre. C’était son estomac qui réclamait son dû. La saison était belle mais rude à traverser. Ce matin comme tous les matins, Lazar avait grand faim. Ses oreilles étaient grandes ouvertes, mais aucun bruit de fouissements ou de grattouillis ne se faisait entendre. Ses narines humaient l’air en quête du fumet de quelques rongeurs tapis sous la neige ou les feuilles.
Il avançait donc, tous ses sens en éveil tel un radar carnassier, sur l’épais tapis de neige quand soudain… Il lui sembla reconnaître l’odeur de mulots !


Les deux mulots avançaient lentement vers la colonne tandis que Muso entretenait Quenotte sur son travail. Cette dernière s’avouait stupéfaite. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, elle découvrait que la colonne était constituée de plusieurs sculptures de mulots. A la base se tenait un large mulot aux muscles saillants. Sur ses épaules se dressait un autre mulot et ainsi de suite comme si les personnages s’escaladaient les uns les autres en une grande figure acrobatique. Ils prenaient parfois des attitudes amusantes dans des équilibres précaires. Il y avait un vieux mulot avec sa canne, des enfants mulots se tenant par la patte, de petits mulots, de grands mulots et ainsi de suite jusqu’à la voûte lumineuse de la neige.

— Je dois avouer que c’est magnifique !
Mulot trépignait d’aise :
— Et encore, tu n’as pas tout vu… Encore une petite minute et le spectacle sera époustouflant.
Quenotte le regarda incrédule. Comme à son habitude, il en faisait un peu trop. Elle prit cependant la peine de faire le tour de la colonne sculptée et d’apprécier le travail. Muso regardait en l’air et semblait guetter quelque chose. Puis alors que Quenotte le rejoignait, entre les ombres des arbres, le soleil vint frapper précisément le haut de la colonne. Soudain, cette dernière s’illumina en milles faisceaux qui rayonnèrent partout sur les murs de la salle voûtée. On aurait dit une gigantesque fontaine de rubans étincelants. Les rais de lumière glissaient lentement sur les parois en un balai irréel. On se serait cru dans une boîte à musique magique. Quenotte était sans voix.
Le phénomène dura quelques minutes puis comme une lampe de chevet, tout s’éteint aussi promptement que cela s’était allumé.
— Alors, demanda Muso le poitrail gonflé d’orgueil.
— Mais comment as-tu fait cela ? dit Quenotte dans un souffle, navrée de donner matière à la vanité du mulot.
— Hé, hé, impressionnant, non ? Et bien, au-delà de la performance indéniable de la sculpture sur glace, j’ai trouvé une astuce géniale pour illuminer le tout… Sculpter la lumière pour ainsi dire, ajouta-t-il en se caressant le poitrail.
Quenotte roula les yeux au ciel : — Oui mais encore !
Muso n’y tenait plus : — Bon alors voilà, j’ai sculpté ma colonne jusqu’à la surface de la voûte de neige, et là tout autour j’ai ménagé une ouverture que j’ai poli avec amour pour obtenir un vrai miroir de glace ! Le tout étant bien évidemment calculé de façon à ce que le soleil, au moins jusqu’au solstice d’hiver, illumine mon miroir à une certaine heure. La lumière est alors projetée sur la colonne qui s’illumine et irradie partout sous la couche de neige. Brillant, n’est-il pas ?
— Magnifique, reconnut Quenotte, c’est vraiment très beau et très ingén… Mais ! Tu veux dire que tu as fait un trou dans la couche de neige ?
— Oui !
— Mais, mais, c’est de la folie !
Muso haussa les épaules.
Quenotte reprit : Jamais on ne perce de trous dans la neige au-dessus de nos habitations !
— Oui, oui, je connais ces recommandations des anciens.
— Mais n’importe quel prédateur peut alors nous sentir.
— Oui, il paraîtrait…
— Mais oui ! Dans l’air sec de l’hiver, un trou dans la neige, c’est comme un écriteau disant : "je suis là, venez me manger" !
— Oh, je crois que l’on dramatise un …

Soudain, la voûte au-dessus de leur tête se fissura. Des griffes au milieu de poils roux grattaient la neige, juste à l’endroit de la colonne. Les deux mulots se figèrent de stupeur. La sculpture vacilla et tomba en se brisant. Muso et Quenotte réagirent enfin et reculèrent vers le couloir circulaire. Bientôt, Lazar ouvrit un passage pour son museau. Il eut juste le temps de voir deux mulots détaler dans un petit trou et s’y engouffra à leur suite, mordant et grattant dans la neige. Mais rien. Il gratta et gratta encore mais il ne sentait plus leur odeur si alléchante de graines chaudes. De rage, il farfouilla partout dans les environs. Après de longues minutes, il finit par se résigner. Son estomac gargouilla alors qu’il reprit son chemin. Il était sûr d’avoir reconnut Muso, ce mulot dodu du village mulot qui devait se trouver dans le coin. Plusieurs fois à la belle saison, il avait eu l’occasion de le courser en vain. Il avait néanmoins repéré l’endroit. Il n’était pas dit qu’il ne réussirait pas à le croquer, voir à trouver le village mulot.


Muso et Quenotte avaient eu à peine le temps de se réfugier dans la maison creusée sous la souche de l’érable noir. Ils étaient avachis derrière la porte. Leurs petites poitrines se soulevaient frénétiquement sous l’effet des battements de cœur et de leurs respirations saccadées. Ils écoutaient, terrifiés. La clairière voûtée construite par Muso était effondrée sans parler de la sculpture. Le couloir circulaire lui aussi était détruit et il faudrait consolider la place devant sa maison. Quenotte n’avait rien à ajouter. Muso se taisait aussi. Tous deux avaient reconnu Lazar, le renard. Ils avaient eu de la chance. Il fallait se mettre aux réparations dés maintenant. La nuit allait vite tomber et si un trou se formait au-dessus de l’habitation de Muso, on ne savait pas ce que cela pourrait encore attirer. Une fois certains que le danger s’était éloigné, ils se mirent au travail. Au bout d’un instant, Muso brisa enfin le silence :
— Saleté de renard, il me le paiera !
Quenotte soupira. Rien de ce qu’elle pourrait dire n’empêcherait Muso de considérer les événements à sa façon. Cependant, elle sentait que rien de bon ne sortirait de tout ça.

Cuit à point à qui aime viande tendre !